Chapitre 4 : Caféolé, 13 heures

Je me lève et m’habille, comme d’habitude. Machinalement mes pas me mènent à la cuisine où je me prépare un café puis le bois doucement, adossée au mur. Je n’ai allumé aucune lumière durant cela car la fenêtre fait passer le soleil, ce qui me fait tilter quand une lampe s’allume au fond du couloir. Trop endormie pour bouger, j’attends. Masenel arrive quelques secondes plus tard, les cheveux noirs tout ébouriffés, les yeux encore à moitié fermés et sa main droite tenant son cou pour retenir sa tête au cas où celle-ci tomberait. J’éloigne ma tasse de mes lèvres et le regarde bizarrement, en essayant de ne pas lui montrer que je suis prête à éclater de rire. D’une voix gémissante, il me demande :

T’as vu quelle heure il est ?

Et je me rends compte que non. Je n’ai pas vu d’horloge depuis ce matin, je n’ai aucune notion de l’heure qu’il peut être. Je hoche la tête et il me répond d’un air abasourdi :

Il est quatre heure du mat’ !

Ah oui, quand même. Je lui indique d’un coup d’œil qu’il ferait mieux d’aller se rendormir et je m’attends à ce qu’il s’exécute aussitôt. Mais l’Aurtaire me lance :

Non, pas avant que toi, tu ailles dormir à ton tour.

C’est quoi ce chantage ? Moi, aller me rendormir alors que je viens de boire du café, que je ne me sens pas fatiguée du tout, et surtout que j’ai peur de faire un cauchemar ? Je lui répond d’une voix qui ne ressemble pas à la mienne :

Non merci, je suis bien là. J’attendrais que vous vous leviez dans…trois heures.

Il soupire et s’en va, puis je n’entends plus aucun bruit à part celui que je produis en avalant gorgée par gorgée ma tasse chaude. Lorsque je me dirige vers le salon, je ne m’attends pas à avoir la surprise de le redécouvrir, affalé sur le canapé. Moi qui croyais qu’il était allé se rendormir sans broncher…

Quand il me voit, il m’adresse un sourire malicieux que je n’aime pas, et me lance :

Je t’ai dit que je n’irais pas dormir tant que tu n’y allais pas.

Masenel est très têtu, malheureusement pour moi qui ne supporte pas ça plus de deux minutes. Depuis tout à l’heure, ça fait bien cinq minutes je dirais, puisque je commence à vouloir l’envoyer balader. Mais malgré tout, mon calme prend le dessus et je ne dis rien. Mon fauteuil m’accueille chaleureusement quand je m’y assois confortablement. L’Aurtaire me regarde, étonné que je ne me sois pas enflammée devant sa réaction, comme d’habitude. Je l’ignore totalement et mon regard se fixe sur la moquette au sol. Rester trois heures comme ça, je n’y arriverais pas. La preuve, à peine dix minutes plus tard, mes yeux décrochent de leur point fixe, et vont regarder ce que fait Masenel qui est resté silencieux jusque là. Il me regarde en attendant que j’agisse, bien sûr. Mon café attire son regard, aussi. Je pose mon regard à mon tour sur la tasse et lui dis avec une sorte de mi-sourire mi-rire :

Va t’en prendre un !

Il s’exécute aussitôt, puis revient un peu après avec sa tasse bouillonnante.

Nous sommes restés ainsi dans le salon tous les deux avec nos tasses chaudes à attendre trois longues heures, trois longues heures à bavarder de tout et de rien mais surtout à me faire oublier ce qu’il m’arrivera dans quelque temps, et ça m’arrange bien. Je n’ai pas envie de pleurer sur mon sort toute la matinée avant d’aller à ce rendez-vous où on me condamnera à je ne sais quoi !

De une, de deux, de trois, puis Méorane débarque dans le salon en nous demandant pourquoi on est levés avant elle. C’est vrai, c’est étrange, en général c’est toujours la première levée. Bref, on lui explique l’histoire depuis tout à l’heure. Elle fait des « ah » de temps en temps pour nous faire comprendre qu’elle suit l’histoire tout en préférant ne pas commenter.

On déjeune en compagnie David aussi qui nous a rejoint entre temps. On se prépare, puis, tous les quatre on rejoint la masse d’étudiants. Chaque élève sort de son appartement à la même heure que les autres, c’est une heure bruyante, et nous descendons les escaliers, nous traversons la rue (cette fameuse rue est bloquée aux voitures à cette heure-ci) et nous arrivons dans notre Université. Il est huit heures, ça sonne, on va en cours de Mathématiques, comme tous les vendredi matin. Ensuite, c’est Anglais. J’enchaîne ces deux cours patiemment, je me concentre comme je peux sur mes exercices, même si c’est loin d’être facile. Puis ça sonne à nouveau, on sort dans la cour comme normalement. Je me dois de paraître normale car mes amis ne savent pas pourquoi je pourrais être perturbée par ce rendez-vous à treize heures. Les deux heures de Français de dix heures à midi sont pourtant horriblement longues. Là, je commence à me ronger les ongles, à griffonner partout dans mon classeur. Mes jambes tremblent, j’ai des fourmis dans les bras, j’ai chaud, et tout ce qu’on me dit me traverse la tête en un rien de temps. Mes amis me regardent un peu étrangement, mais je ne pense pas qu’ils arrivent à soupçonner ma nature Aurtaire rien que par le fait que je sois stressée par ce rendez-vous. La sonnerie retentit à nouveau. Cette fois, c’est un son qui atteint mon cerveau et me fait réagir. En même temps que les autres, je réunis mes affaires et sors de la salle. L’amas d’étudiant descend les escaliers et se dirige vers le self. J’en profite, comme tout le monde, pour passer dans la salle aux casiers où on dépose tous nos sacs.

Bruyamment, nous nous rangeons pour aller manger. Je suis assez agile et j’arrive à me faufiler parmi les rangs pour m’avancer dans la file. Méorane, qui est assez petite, arrive à me suivre, ce qui n’est pas le cas des deux garçons qui doivent jouer un peu plus des épaules pour s’avancer avec nous. Au final, nous arrivons tous les quatre à passer rapidement pour manger. Le repas se fait à toute allure et en silence. On convient ensuite que les trois autres m’accompagneront au Caféolé. Et, deux minutes plus tard, nous voilà sur le trottoir à avancer rapidement vers la boutique de Masenel. Les nuages gris sont menaçants, et j’essaie de les oublier en plongeant mon nez dans mon écharpe grise. Masenel mets son bras autour de mes épaules avec toute son attention habituelle. Méorane a un comportement plus calme qu’ordinairement, ses pas sont normaux et ne sont pas des petits sauts habituels. Quand à David, il m’étonne à ne pas vouloir me faire une tresse. Décidément, il suffit d’être en mauvais état pour que tout fiche le camp.

On arrive, on arrive… Encore quelques pas, encore très peu de pas, encore trois, deux, un pas….On est arrivés. Je déglutis difficilement, mais ça passe inaperçu grâce à mon écharpe qui étouffe le bruit.

Je demande à mes amis s’ils veulent entrer ou rester dehors. C’est cette dernière option qu’ils choisissent, et ça m’arrange. Bon, ils ne savent pas, mais peut-être que c’est la dernière fois que je les vois. J’ai envie de leur dire adieu, de leur dire que je les adore et pleins de choses dans ce genre. Mais je ne peux pas, évidemment, alors je me contente de leur adresser un sourire en franchissant la porte du Caféolé. Je repère facilement la dame de la DP qui est là pour moi. C’est la seule du café qui se tient droite sur sa chaise, avec les jambes croisées et les mains délicatement posées sur la table. Elle a une queue de cheval parfaitement réalisée, les lèvres pincées et des petits yeux. Des yeux perçants, comme tous les gens de la DP, je suis sûre que c’est un critère pour entrer dans cette entreprise.

Bref, je m’avance vers elle d’un pas hésitant, puisque j’ai toujours les jambes qui tremblent horriblement. Elle me remarque et me sourit, toujours avec les lèvres pincées, ce qui donne un sourire très mal-aimable.

Bonjour, dis-je d’une voix grave, car si je disais cela avec ma vraie voix on entendrait dedans des pics de stress, les tremblements et surtout je pourrais monter facilement dans les suraigus, non merci.

Elle ne change pas d’humeur pour me répondre. Puis elle m’indique de m’asseoir, même si j’avais déjà commencé à tirer ma chaise. Je profite de cette assise pour faire reposer mes jambes qui supportaient mon poids depuis trop longtemps apparemment sous les tremblements. Elles semblent se calmer alors que la dame de la DP m’explique :

Mademoiselle Wood, la DP a souhaité vous voir pour une raison importante.

Je réplique d’un air peu sympathique :

Je m’en doute bien, madame. Mais avant que vous commenciez en douceur, je préfère vous préciser que je veux cette raison immédiatement, point la peine de me faire attendre en me racontant je ne sais quel conte.

Je vous prie de vous calmer, tout d’abord.

J’obéis. De toute manière, j’ai pas le choix. Elle reprend au bout d’un léger silence :

Bien, alors…cela ne va pas être facile pour vous d’apprendre cette nouvelle, et j’en suis navrée…

Pas de conte ! je m’exclame à haute voix en l’interrompant brutalement. Dîtes-moi ce que c’est maintenant !

Mon impatience a pris le dessus, j’en conviens. La dame en face de moi hausse les sourcils mais m’obéit :

Votre sœur est une Aurtaire.

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Chapitre 3 : Malheur, malheur !

La pluie s’est calmée et l’orage ne gronde plus. Je marche tranquillement jusqu’à l’endroit que j’appelle « l’Amas étudiant » à cause des dix fichus bâtiments qui logent ici tous les étudiants de la région F. Je suis les chemins qui serpentent parmi les espaces fleuris destinés à ce qu’on y passe notre temps à réviser. Mes pas me mènent machinalement à l’immeuble où se trouve notre appartement. Je prends l’ascenseur seule, à mon grand bonheur. Arrivée au 15ème étage, je traverse le couloir avant d’arriver devant la porte 159. Nous habitons au neuvième appartement du quinzième étage. Je pose mon index sur la petite plaque de métal à côté de la poignée, et la porte s’ouvre automatiquement. J’entre dans la pièce, calmement, puis je claque la porte d’un violent geste, avant de m’accroupir par terre et de pleurer, la tête entre les mains. Ça y est, je suis fichue. Ils ont découvert, ils savent ! Mes yeux gris ont pourtant l’air assez humains. C’est pour ça qu’on m’a considérée comme Terrienne à ma naissance. Mais hélas, ils ont dû se rendre compte. Mon iris devient de plus en plus clair, de plus en plus vif. Il n’a rien d’un iris humain. Mes parents m’avaient prévenue, étant enfant, qu’il fallait que je me méfie de ça. Ne pas révéler ma nature Aurtaire. J’ai tout fait pour que personne ne découvre cela, et je ne sais pas comment ils ont réussi à savoir. Est-ce moi, inconsciemment, qui ait donné des indices ? Ou mon iris m’a trahi ? Ou alors ont-ils deviné à cause de l’ADN ou quelque chose comme ça ? À mon avis, ils ont dû l’apprendre sans que mon comportement y soit pour quelque chose…Comment l’ont-ils su ? De rage, je me relève, saisit un vase qui posait tranquillement sur la petite table près de l’entrée, et le jette contre le sol. L’objet se fracasse en mille morceaux, projetant des bouts partout dans la pièce. Je regarde les débris de mes yeux Aurtaires. Saleté de yeux.

Mes pas me mènent inconsciemment jusqu’au placard où je saisis un vieux balai. Je sais bien qu’il y a un aspirateur automatique à côté, mais j’ai envie de nettoyer moi-même, cela m’occupera. Je balaie donc les morceaux de porcelaine qui jonchent le sol. Des larmes continuent de couler sur mes joues rosies. Autant que je profite maintenant pour pleurer, une fois mes colocataires rentrés, je ne pourrai plus.

Le balayage terminé, j’allume la radio et me met en boule sur mon fauteuil. Ma tête pose sur mon épaule et je frissonne de temps en temps. Soudain, j’entends des bruits dans le couloir. Je ne bouge pas, tandis que mes trois amis entrent dans notre appartement. D’abord ils parlent fort, puis se mettent tout d’un coup à chuchoter, après m’avoir vu en train de dormir. Je ne dors pas, bien entendu, mais ça ils ne le savent pas. Quelqu’un baisse le volume de la radio, quelqu’un d’autre me recouvre d’une couverture. Je reste tout à fait immobile, les yeux fermés, et j’en viens à m’endormir pour de bon.

À mon réveil, j’ouvre doucement les paupières et vois Masenel, accroupi par terre, la tête reposée sur mon fauteuil. Je pivote et remarque que Méorane est allongée sur le canapé. Quand à David, il occupe l’autre fauteuil identique au mien, en train de lire. Pauvre Masenel, réduit à s’asseoir par terre. Ma main lui secoue l’épaule et il se réveille lentement. Je lui demande :

Tu dormais ?

Oui, me répond-il en m’adressant un sourire.

Puis il se redresse, s’étire et m’aide à me relever de mon cocon. Nous faisons attention à ne pas faire de bruit pour ne pas réveiller Méorane. David lève les yeux de son bouquin et j’en profite pour le questionner sur ce qui m’intrigue dès mon réveil :

Quelle heure est-il ?

J’ai dû dormir comme une marmotte. Je me sens molle, j’ai l’impression d’avoir dormi deux jours entiers. Sa réponse me surprend tout de même :

Vingt-trois heures, tu n’as pas faim ?

Ah oui, en effet, j’ai beaucoup dormi. Disons que je suis rentrée vers vingt heures, ça fait tout de même trois heures de sommeil.

Très faim. Vous avez mangé, vous ?

Masenel hoche la tête pour m’indiquer que non. Je suppose qu’ils voulaient manger en ma compagnie. Je trouve ça sympa de leur part cependant j’aurais préféré manger seule. Je me dirige vers la cuisine où je prend une salade déjà faite du réfrigérateur. Tant pis si le repas de ce soir n’est pas génial, on mangera mieux demain, et puis je n’ai pas le courage de préparer à manger. David s’occupe d’installer le couvert sur la table et je réveille Méorane, lui indiquant qu’il est l’heure de manger. Elle non plus n’est pas très vive dès son réveil. Masenel a disparu, mais nous savons où il est parti. Comme chaque soir, il retourne au café fermer la boutique. Il faut dire qu’il a tout de même de la chance d’avoir une pause en soirée, mais c’est peut-être pas beaucoup mieux d’y retourner en pleine nuit.

Tous les trois, donc, nous avalons notre repas en silence. Comme excuse, j’ai le fait que je me suis réveillée il n’y a pas longtemps, mais de toute manière je n’ai aucune envie de bavarder. Méorane mange lentement, les yeux encore à moitié fermés. Pour une fois que ce n’est pas elle qui a la pêche et qui met de l’ambiance…Seul David a les gestes vifs et précis.

À la fin du repas, nous rangeons tout dans la même ambiance. Puis Masenel rentre, nous raconte que Léo et Sarah l’ont aidé à ranger, avant de manger sa salade seul. Pour ma part, je retourne dans le salon m’installer dans mon nid douillet. Méorane annonce qu’elle va dormir, et David s’installe sur le canapé pour lire encore une fois.

Mes paupières vibrent, manquant de recouvrir entièrement mes yeux. Je suis au bord du sommeil quand mon ami me réveille. Il a finit son chapitre et va dormir, m’annonce-t-il. Le lecteur m’embrasse sur la joue et je le vois longer le couloir jusqu’à sa chambre.

Mes paupières lourdes se rabaissent aussitôt. Je rêve, ou plutôt cauchemarde, d’une vieille dame ridée aux yeux de serpents. Ses cheveux gris en bataille ont l’air d’être des couteaux pointés partout autour d’elle. Elle est devant moi, j’ai peur d’elle, et elle m’annonce qu’ils ont découvert ma nature Aurtaire. J’essaie de reculer et de m’échapper, mais ses bras s’allongent jusque mon cou qu’elle serre de toutes ses forces. Je ne sais pas pourquoi, mais derrière elle apparaissent soudainement mes trois amis, pendus au bout d’une corde. Enfin, presque. David et Méorane ont l’air mort, mais pas mon ami Aurtaire. La vieille me regarde d’un air sadique quand un homme qui paraît sous ses ordres, s’apprête à déclencher la mort de Masenel. Celui-ci me crie de m’échapper, de ne pas faire attention à lui. Et c’est alors que le serviteur appuie sur la manette qui fait dérober le sol sous les pieds de l’Aurtaire. Je crie à pleins poumons :

Non ! Ne le tuez pas !

Je m’apprête à crier son nom lorsque je suis tirée de mon cauchemar. Le vrai Masenel est devant moi, il vient de me réveiller. Je crois que j’ai vraiment hurlé, car deux minutes plus tard David et Méorane débarquent, alertés. Je ne prête pas attention à ce qu’il se passe autour, les objets tournent autour de moi et je penche la tête en arrière. Le jeune Aurtaire prévient les deux autres que je n’ai fait qu’un cauchemar et qu’ils peuvent retourner dormir. Ils sont un peu sceptiques mais finissent par obéir. Puis je sens Masenel me soulever et m’emmener jusque dans ma chambre. Là, il me pose sur mon lit délicatement. Une couverture vient se reposer sur mes épaules et mon ami s’assit sur une chaise à côté. Je bouge légèrement pour lui indiquer que je suis réveillée. Il chuchote :

Ça va ?

Je hoche la tête puis lui explique, légèrement honteuse de lui mentir ainsi :

C’était un cauchemar, désolée…je…je revivais une scène d’un livre que j’ai lu…Une fille qui veut sauver son oncle et qui se débat pour que celui-ci ne soit pas tué.

L’Aurtaire hoche la tête et me dit :

Je vais te laisser dormir maintenant, à demain.

À demain.

Mes paupières se referment une nouvelle fois et je plonge dans un sommeil…sans cauchemar cette fois.

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Présentation

Bonjour à tous !

J’ai ouvert ce blog il y a deux semaines pour y publier au fur et à mesure les chapitres de ma petite histoire que j’ai intitulée « Secrets de Hiboux ».

Pour l’instant deux chapitres seulement sont postés mais cela n’empêche pas de poster des avis ;-)

Je ne posterais que le Week-end, et j’espère toutes les deux semaines au moins !

Bref, bonne visite sur ce jeune blog ^^

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